Les villes invisibles

Les villes invisibles


Dans Les villes invisibles, l’écrivain italien Italo Calvino imagine un dialogue entre Marco Polo et Kublai Khan, prétexte à décrire toutes les villes de son empire. Villes potentielles, idées de villes, concepts. A travers ces portraits de villes (au nom toujours féminin) se dessine petit à petit tout ce qui fait une cité ; liens invisibles qui lient les habitants, signes à déchiffrer, fantômes des évènements et architectures passées, potentialités de ses évolutions futures, strates de réel, d’histoires, et de fantasmes, de rêves et d’espoirs. Toutes différentes, toutes semblables, chacune recomposant la carte de nos souvenirs et voyages passés, chacune recomposée selon notre perception.

Pour chaque ville, autant de villes que d’habitants et de visiteurs l’ayant traversée.

« Je pourrai te dire de combien de marches sont faites les rues en escalier, de quelle forme sont les arcs des portiques, de quelle feuille de zincs les toits sont recouverts ; mais déjà, je sais que ce serait ne rien te dire. Ce n’est pas de cela qu’est faite la ville, mais des relations entre les mesures de son espace et les évènements de son passé. »

Diana Al Hadid

Au fil de la lecture, j’avais en tête les images de plusieurs oeuvres. Les travaux de l’architecte Junya Ishigami dans sa série How small ? How vast ? How architecture grows, pourraient être une déclinaison de ces villes invisibles. Maquettes miniatures d’architectures potentielles. Ville-pont, ville-forêt, habitat transparent, potentiel, tout en transparence, ligne. Idée d’une ville possible.

Tout comme les assemblages minutieux de Sarah Sze, espaces suspendus, ponts, passerelles. Les villes-bijoux de Lee Bul, les villes-ruines de Diana Al-Hadid, ou la Métropolis frénétique de Chris Burden.

Junya Ishigami

« Cette vague qui reflue avec les souvenirs, la ville s’en imprègne comme une éponge et grossit. Une description de Zaïre telle qu’elle est aujourd’hui devrait comprendre tout le passé de Zaïre. Mais la ville ne dit pas son passé, elle le possède pareil aux lignes d’une main, inscrit au coin des rues, dans les grilles des fenêtres, sur les rampes des escaliers, les paratonnerres, les hampes des drapeaux, sur tout segment marqué à son tour de griffes, dentelures, entailles, virgules. »

Diana Al-Hadid

 » L’homme marche pendant des jours entre les arbres et les pierres. L’oeil s’arrête rarement sur quelque chose, et seulement quand il y a reconnu le signe d’autre chose : une empreinte sur le sable indique le passage du tigre, un marais annonce une source, la fleur de la guimauve la fin de l’hiver. Tout le reste est muet et interchangeable ; les arbres et les pierres ne sont que ce qu’ils sont.

Junya Ishigami

Pour finir, le voyage conduit à la ville de Tamara. On y pénètre par des rues hérisées d’enseignes qui sortent des murs. L’oeil ne voit pas des choses mais des figures de choses qui signifient d’autres choses : la tenaille indique la maison de l’arracheur de dents, le pot la taverne, les hallebardes le corps de garde, la balance romaine le marchand de fruits et légumes. Statues et écussons représentent des lions, des dauphins, des tours, des étoiles : signes que quelque chose – qui sait quoi ? – a pour signe un lion ou un dauphin ou une tour ou une étoile. D’autres signes avertissent de ce qui est quelque part défendu – entrer dans la ruelle avec des charrettes, uriner derrière le kiosque, pêcher à la ligne du haut du pont – et de ce qui est permis – faire boire les zèbres, jouer aux boules, brûler les cadavres de ses parents. Par la porte des temples on voit les statues des dieux, tous représentés avec leurs attributs : la corne d’abondance, le sablier, la méduse, par quoi le fidèle peut le reconnaître et leurs adresser les prières qui conviennent. Si un édifice ne porte aucune enseigne ou figure , sa forme même et l’endroit qu’il occupe dans l’ordonnance de la ville suffisent à en indiquer la fonction : le château royal, la prison, l’hôtel de la monnaie, l’école pythagoricienne, le bordel. Même les marchandises que les commerçants disposent sur leurs étalages valent non pas pour elles-mêmes mais comme signe d’autre chose : le bandeau brodé pour le front veut dire élégance, la chaise à porteurs dorée pouvoir, les volumes d’Averroès sagesse, le collier de cheville volupté. Le regard parcourt les rues commes des pages écrites : la ville dit tout ce que tu dois penser, elle te fait répéter son propre discours, et tandis que tu crois visiter Tamara tu ne fais qu’enregistrer les noms par lesquels elle se définit elle-même et dans toutes ses parties.

Lee Bul

Comment sous cette épaisse enveloppe de signes la ville est-elle en vérité, que contient-elle ou cache-t-elle, l’homme ressort de Tamara sans l’avoir appris. Au-dehors s’étend jusqu’à l’horizon la terre vide, s’ouvre le ciel où courent les nuages. Dans la forme que le hasard et le vent donnent aux nuages, l’homme déjà s’applique à reconnaître des figures : un voilier, une main, un éléphant… »

Sarah Sze

« Nouvellement arrivé et parfaitement ignorant des langues de l’Orient, Marco Polo ne pouvait s’exprimer autrement que par gestes, en sautant, en poussant des cris d’émerveillement et d’horreur, avec des hurlements de bête et des hululements, ou à l’aide d’objets qu’il sortait de ses sacs : plumes d’autruches, sarbacanes, morceaux de quartz, et disposait devant lui comme les pièces d’un échiquier. Retour des missions auxquelles Kublai l’affectait, l’ingénieux étranger improvisait des pantomines que le souverain devait interpréter: une ville était désignée par le bond d’un poisson qui s’enfuyait du bec du cormoran pour tomber dans un filet, une autre ville par un homme nu qui traversait le feu sans se brûler, une troisième par un crâne qui tenait entre ses dents couvertes de vert-de-gris une perle blanche et ronde. Le Grand Khan déchiffrait les signes, mais le lien entre ces derniers et les endroits visités demeurait incertain : il ne savait jamais si Marco voulait représenter une aventure qui lui serait arrivée au cours de son voyage, l’histoire du fondateur de la ville, la prophétie d’un astrologue, un rébus ou une charade pour indiquer un nom. Mais que ce fût clair ou obscur, tout ce que Marco montrait avait le pouvoir des emblèmes, qu’on ne peut les ayant vus une fois oublier ni confondre.
Dans l’esprit du Khan, l’empire se reflétait sur un désert de dates éphémères et interchangeables comme des grains de sable, desquels émergeaient pour chaque ville et province les figures évoquées par les logogriffes du Vénitien. »

Junya Ishigami

« Marco Polo imaginait qu’il répondait (ou bien Kublai imaginait cette réponse) que plus il se perdait dans les quartiers inconnus des villes lointaines, mieux il comprenait les autres villes qu’il avait traversées pour arriver jusque-là, et il re-parcourait les étapes de ses voyages, et il apprenait à connaître le port d’où il avait levé l’ancre, et les lieux familiers de sa jeunesse, et les alentours de sa maison, et un campiello où il courait quand il était enfant. »

Lee Bul

« – Tu voyages pour retrouver ton avenir ?
Et la réponse de Marco :
– L’ailleurs est un miroir en négatif. Le voyageur y reconnaît le peu qui lui appartient, et découvre tout ce qu’il n’a pas eu, et n’aura pas. »

Sarah Sze

« Si Armille est ce qu’elle est parce que inachevée ou bien démantelée, s’il se trouve derrière un sortilège ou seulement un caprice, pour ma part je l’ignore. Le fait est qu’elle n’a ni murs, ni plafonds, ni planchers : elle n’a rien qui la fasse ressembler à une ville, sinon les conduites d’eau qui montent verticalement là où devraient être les maisons et se ramifient là où dévraient être les étages : une forêt de tubes qui se terminent en robinets, en douches, en siphons, en trop-pleins. »

Lee Bul

« Et pourtant, je sais bien, disait-il, que mon empire est fait de la matière des cristaux, qu’il agrège ses molécules selon un ordre parfait. Dans le bouillonnement des éléments, prend forme un diamant magnifique et très dur, une montagne immense, d’une infinité de facettes, et toute transparente. Pourquoi tes impressions de voyages s’arrêtent-elles aux apparences décevantes, et ne saisissent-elles pas ce processus irrésistible ? »

Lee Bul

« Et Marco :

-Cependant qu’à ton signal, sire, la ville une et dernière dresse ses murs immaculés, moi je recueille les cendres des autres villes possibles qui disparaissent pour lui faire place et ne pourront plus jamais être reconstruites ni revenir dans les mémoires. »

Sarah Sze

« La ville de Sophronia se compose de deux moitiés de ville. Dans l’une, il y a le grand-huit volant aux bosses brutales, le manège avec ses chaînes en rayons de soleil, la roue avec ses cages mobiles, le puit de la mort avec ses motocyclistes la tête en bas, la coupole du cirque avec la grappe de trapèzes qui pend en son milieu. L’autre moitié de la ville est en pierre, en marbre et en ciment, avec la banque, les usines, les palais, l’abattoir, l’école et tout le reste. »

Sarah Sze

 

 » « C’est son propre poids que l’empire va s’écraser », pense Kublai, et dans ses rêves maintenant apparaissent des villes légères comme des cerfs-volants, des villes ajourées comme des dentelles, des villes transparentes comme des moustiquaires, des villes nervures de feuilles, des villes lignes de la main, des villes filigranes à voir au travers d’une épaisseur opaque et leurrante. »

Le palais à quatre heures du matin, Alberto Giacometti

Sarah Sze

« Je dirai maintenant comment est faite Octavie, ville-toile d’araignée. Il y a un précipice entre deux montagnes escarpées : la ville est au-dessus du vide, attachée aux deux crêtes par des cordes, des chaînes et des passerelles. On marche sur des traverses de bois, en faisant attention à ne pas mettre les pieds dans les intervalles, ou encore on s’agrippe aux mailles d’un filet de chanvre. En dessous, il n’y a rien pendant des centaines et des centaines de mètres : un nuage circule ; plus bas, on aperçoit le fond du ravin. »

Sarah Sze

« A Ersilie, pour établir les rapports qui régissent la vie de la ville, les habitants tendent des fils qui joignent les angles des maisons, blancs, ou noirs, ou gris, ou blancs et noirs, selon qu’ils signalent des relations de parenté, d’échange, d’autorité, de délégation. Quand les fils sont devenus tellement nombreux qu’on ne peut plus passer au travers, les habitants s’en vont : les maisons sont démontées ; il ne reste plus que les fils et leurs supports. »

Tomas Saraceno

« Après avoir marché sept jours à travers bois, celui qui va à Baucis ne réussit pas à la voir, et il est arrivé. Des perches qui s’élèvent du sol à grande distance les unes des autres et se perdent au-dessus des nuages soutiennent la ville. On y monte par de petits escaliers. Les habitants se montrent rarement à même le sol : ils ont déjà là-haut tout le nécessaire, et ils préfèrent ne pas descendre. Rien de la ville ne touche terre en dehors de ces longues pattes de phénicoptère sur lesquelles elle s’appuie et, les jours où il y a de la lumière, d’une ombre dentelée, anguleuse, qui se dessine sur le feuillage. »

Junya Ishigami

 » La ville pour celui qui passe sans y entrer est une chose, et une autre pour celui qui s’y trouve pris et n’en sort pas ; une chose est la ville où l’on arrive pour la première fois, une autre celle qu’on quitte pour n’y pas retourner ; chacune mérite un nom différent ; peut-être ai-je déjà parlé d’Irène, sous d’autres noms ; peut-être n’ai-je jamais parlé que d’Irène. »

Metropolis II, Chris Burden

« – Les villes aussi se croient l’œuvre de l’esprit ou du hasard, mais ni l’un ni l’autre ne suffisent pour faire tenir debout leurs murs. Tu ne jouis pas d’une ville à cause de ses sept ou soixante-dix-sept merveilles, mais de la réponse qu’elle apporte à l’une de tes questions.

-Ou de la question qu’elle te pose, t’obligeant à répondre, comme Thèbes par la bouche du Sphinx. »

Junya Ishigami

Extraits tirés de Les villes invisibles [Le città invisibili] d’Italo Calvino, Trad. de l’italien par Jean Thibaudeau. Collection Folio (n° 5460), Gallimard

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