Anne Touquet

Anne Touquet


Interview avec l’artiste française Anne Touquet, 2012.
Le site d’Anne Touquet : http://www.annetouquet.com/
Ton œuvre est principalement liée au dessin décliné en différentes techniques, outils, supports. Que représente ce médium pour toi ? 
Le dessin est une expression libre et directe de la pensée; son prolongement au bout de la main, son tracé.
Langage graphique et universel, c’est un médium qui revêt de nombreuses formes et techniques… Il offre une spontanéité, une fragilité, et une liberté indépendantes des contraintes de production. Il peut être soit très  » jeté, impulsif » soit au contraire plus réfléchi et précis. Il nécessite dans l’absolu peu de matériel, est très mobile et s’adapte à de nombreux supports. Il peut être réalisé n’importe où, à n’importe quel moment, dans n’importe quelles conditions.J aime cette simplicité et l’intimité qu’il implique. Ce qui me plait, c’est de gratter le papier. Le son du petit frottement du crayon sur la surface qui petit à petit fait naître une image ou une histoire en fonction des nuances de son geste. Mes derniers dessins se sont avant tout construits de cette façon, je me lui laissée emporter par ce plaisir là; d’où cette écriture plus réaliste et délicate: simple rapport direct à la matière et à la surface.
Quand on observe l’ensemble de ton œuvre sur ton site internet, on a d’un côté des dessins au crayon gris très évanescents, « paysages mentaux », « fantôme de ce qui a été vu », et des croquis de voyage qui se détachent par des représentations plus concrètes du monde, avec un trait de crayon plus marqué, et plus de couleur. Comment conjugues-tu ces différentes pratiques du dessin ? S’influencent-elles l’une l’autre ? 
Pour mes dernières œuvres il y a eu un besoin de passer par un dessin plus réfléchi, plus construit, plus précis, plus poussé, un peu comme un défi. Je souhaitais un dessin plus introspectif. Non plus dessiner ce que je vois et regarde, mais une volonté de concrétiser, de mettre en forme  et  de rendre réelles des images appartenant aux domaines du songe. Des hallucinations visuelles de l’ordre du sommeil conscient.
Aujourd’hui je souhaite mêler, et équilibrer ces deux approches, d’un coté la délicatesse et la précision, et de l’autre retrouver la force de la couleur et un dessin plus libre  et spontané dans le geste… Mes nouvelles compositions, toujours en écho à mes paysages mentaux, vont vers la cohabitation des deux pratiques.
Les dessins récents au graphite ont effectivement un côté très fantomatique. Dans ces compositions, les figures humaines seules ou à plusieurs ont le visage déformé, flouté, dissous, masqué – la tête baissée, ou de dos-. On voit bien avec les croquis d’observation que ce n’est pas pour pallier à un manque de technique. Quelques mots sur cette dissolution des visages ?
Je ne voulais pas identifier mes personnages, je souhaitais garder un certain mystère et permettre également au spectateur de s’approprier le dessin, et lui  laisser une part de voyage.Cela permet aussi de ne pas figer un dessin déjà relativement réaliste dans son traité.
Concentrons-nous un instant sur une image !  Prenons le dessin La dame des Fauves, riche en détails. Tout en gardant le plaisir d’interprétation de chacun, peux-tu nous en donner quelques clés ? (anecdotes liée à sa réalisation, origine du titre ou des masques, focus sur un des personnages…)
Ce dessin a été réalisé dans le cadre de l’exposition Which Witch. La contrainte commune était de réaliser un ou plusieurs dessins autour de la sorcellerie. Le  thème à traiter pouvait puiser ses inspirations dans la  magie, la mythologie, l’hérésie, la divination, le bizarre et l’inexpliqué, et un lien évident avec le monde végétal et animal.
De mon coté je me suis attaché au culte de Diane, connue aussi sous le nom d’Artémis, sœur jumelle d’apollon, elle est la déesse de la chasse et la déesse associé à la lune. Présente dans tous les lieux de marge entre deux univers, entre la sauvagerie et la civilisation : elle  règle le passage d’un monde à l’autre. Coureuse des forêts, sauvageonne insoumise et fière, Artémis appartient avant tout au monde sauvage. Elle est aussi celle qui guide les égarés, les étrangers, ou les esclaves en fuite au cœur de la nuit, celle qui éclaire la route aux carrefours de la vie.

Partant de ce désir de parler de cette déesse,  j’ai ensuite composé mon dessin au fur à mesure, en y associant des éléments que je voulais traiter sans vraiment savoir comment s’organiserait la composition  ni où j’allais précisément.
J’avais une idée départ, l’image s’est ensuite construite petit à petit. Pour ce triptyque j’ai travaillé mon dessin en mélangeant régulièrement l’ordre de mes 3 formats,  l’ordre présenté n’est pas celui initial. Si l’on observe attentivement on remarque que certains personnages se poursuivent  non pas sur le dessin suivant mais sur l’autre format. L’ordre est ainsi subtilement bouleversé, et l’on peut ainsi composé ce triptyque de manières différentes et y apporter plusieurs lectures.
J’ai également souhaité donné de la matière en provoquant volontairement une confusion quand à la technique utilisée. Certaines parties donnent l’impression d’être réalisées à l’encre or le triptyque est entièrement réalisé au graphite et à la mine de plomb avec une légère touche de crayon de couleur.
 Les voyages à l’étranger et les travaux effectués en relation avec habitants et territoires semblent avoir une grande importance dans ton œuvre, peux-tu nous en dire plus sur cet aspect de ton travail ?
Ces voyages offrent une autre liberté, une autre réalité, une autre manière de voir. Ce sont des expériences personnelles très nourrissantes, des échanges singuliers qui impliquent un autre rapport à l’environnement, une ouverture réelle et stimulante vers l’extérieur. Elles permettent de partager les sensibilités, de déplacer les codes, et nécessitent une autre confrontation avec soi-même.
C’est un aspect que j’aimerai développer davantage, par le biais de futures résidences et/ou projets qui sont pour le moment en stand-by.
Tu prépares pour l’été 2012 une exposition intitulée Visa Parallèle à Gargilesse issue d’un voyage en Cisjordanie en 2009, peux-tu nous en dire plus sur ce projet et les œuvres présentées ?
L’exposition présente un grande série de croquis réalisé durant mes différents voyages en Cisjordanie. J’y ai passé environ 9 mois, durant lesquels j’ai mis en place des ateliers dans les camps de réfugiés avec des femmes et des adolescents, ainsi que  quelques workshops avec différentes institutions et organisations artistiques locales. L’exposition présente une partie de mes croquis réalisés sur place ainsi qu’un travail réalisé avec les femmes réfugiées palestiniennes. Il s’agit de portraits dessinés en grand formats au crayon graphite,  représentant chacune des femmes participant au workshop et brodé de leur histoire, rêves, aspirations, humeurs…Y sera présenté également le livre réalisé avec Anne De Jong, amie anthropologue rencontrée à Ramallah. Le livre est un dialogue entre mes croquis et des interviews réalisées par Anne. Il témoigne d’une réalité peu médiatisé, où Palestiniens et Israéliens  œuvrent quotidiennement et côte à côte pour construire la paix sur cette terre.

 

 

J’aimerai en savoir plus sur la naissance d’un dessin ! Sais-tu déjà ce que tu vas faire à l’avance?  Combien de temps passes-tu sur un dessin ? En as-tu parfois plusieurs en cours, ou toujours un à la fois? 
La naissance d’un dessin commence souvent pour la prise de notes dans un carnet que j’ai toujours sur moi,  que ce soit un rêve annoté, schématisé, une réflexion, une envie,  une vision, des mots… Je possède donc des carnets remplis de petites notes que je transpose ensuite en images,(mais toutes ne se concrétisent pas). En parallèle je collecte des images ici & là que je conserve dans des carnets de collages pour leur couleur, leur composition, leur matières, ou bien pour l’attitude de personnages et que je réutilise au besoin. Certains de ces visuels font l’objet d’une vrai recherche, puisqu’ils doivent correspondre à l’idée exacte que j’ai en tête. J’assemble et fusionne ensuite  tous ces fragments selon mon idée de départ. Mais cette idée ne reste jamais complètement rigide, elle évolue souvent au fur à mesure de la construction du dessin. Je commence en général plusieurs dessins en même temps. Je place dans un premier temps les éléments qui le compose, puis je peux y mettre des annotations sous post-it d’intention ou de réflexion. Je laisse reposer et alterne avec un autre  et ensuite je reviens sur le premier pour le terminer ou parfois complètement le laisser tomber.Certains dessins reposent assez longtemps avant d’être achevé, d’autres se font très rapidement.
La technique que j’utilise actuellement prend beaucoup de temps, le dessin est relativement délicat, précis et les effets de matières sont très longs à réaliser car ils nécessitent plusieurs passages.(comme par exemple dans La dame des fauves). Je passe généralement beaucoup d’heures sur un dessin, j’aime bien ce rapport de  durée et de temps que je noue avec un dessin. Ma satisfaction se situe plus dans la réalisation en elle même, ce moment d’évasion qui m’appartient, que dans le résultat final.
Quelques mots sur les motifs textiles présentés sur ton site ? En réalises-tu encore fréquemment ? J’aime beaucoup que l’on retrouve cette influence du textile dans des dessins sur tissu ou avec le fil comme trait comme dans ta série Identities Embroidered. Est-ce quelque chose que tu souhaiterais développer ?
Oui je réalise encore régulièrement des motifs textiles, et ce rapport avec le textile et le fil est encore présent dans mon travail notamment par les gaufrages. J’ai aussi plusieurs projets en tête qui incluent le textile, pas uniquement dans le dessin  car j’aimerai aussi l’injecter dans un prochain  travail en volume.

 

 

Le papier est gaufré sur certaines des images. Peux-tu nous parler un peu de l’utilisation de cette technique ? Le gaufrage est-il réalisé avant ou après le dessin ?
Le gaufrage reste dans cette idée d’étrange et de fantomatique, de traces, d’absences.
Je le réalise après le dessin, car le papier après avoir été humidifié n’a pas la même texture, et je n’aurais donc pas le même effet fluide que je donne au crayon graphite si je l’utilise en second temps. C’est un risque, si le gaufrage est raté c’est tout le dessin qui est à recommencer!

Prépares-tu actuellement d’autres projets ? (résidence, livre, exposition…)

Oui, normalement une exposition collective est programmée pour cet été, dans la galerie parisienne qui a présenté mon travail au salon Drawing Now Dessin Contemporain, au Carrousel du Louvre, en mars dernier.
D’autres projets sont en également en cours mais c’est un peu tôt pour en parler.
Actuellement, un coup de cœur pour le travail d’un artiste ?
En réalité j’ai une liste assez longue, mais puisqu’il ne faut qu’un seul nom, je dirai les dessins de Karine Rougier.9_fly-mag-mode-copie

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