Rencontre avec James Jean

Rencontre avec James Jean


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Le 14 octobre dernier, James Jean m’a fait le plaisir d’accepter de me rencontrer lors de son séjour à Bruxelles, où il se trouvait pour une séance de dédicaces à l’occasion de la sortie de son dernier livre Rebus, et de la vente aux enchères du livre Sketchtravel auquel il a participé.
Nous avions rendez-vous à 11h place Grand Sablon à Bruxelles, en face de la maison d’enchères Pierre Bergé. Une place très élégante, baignée par une belle lumière automnale. James Jean est arrivé à l’heure, un petit carnet sous le bras.
Après nous être présentés, il m’emmène dans un café qu’il avait repéré et dont il avait marqué l’emplacement sur une carte. Un endroit calme nommé Pixel, à quelques rues de là. Nous prenons place. Thé vert pour lui, café pour moi.
Voyant le mystérieux carnet désormais posé sur la table, un élégant et classique moleskine à la couverture noire, je lui demande s’il emporte toujours ainsi un carnet avec lui pour dessiner à tout moment. La réponse est oui. En revanche, contrairement aux dessins de ses carnets de voyage comme on peut en voir sur son site internet ou dans ses précédents ouvrages, celui-ci ne contient pas de croquis d’observations. Me voyant intriguée, il m’invite gentiment à le feuilleter. Je l’ouvre du bout des doigts, prise entre le bonheur d’avoir entre les mains le carnet d’un artiste que j’admire depuis des années et l’idée qu’il ne faut surtout pas que je renverse mon café dessus.

Le carnet est encore inachevé, moins de la moitié en est remplie. Pas de croquis d’observations en effet, mais de foisonnants dessins au stylo-bille noir, de vrais paysages mentaux au sein desquels des personnages se perdent dans des compositions toutes en arabesques. Le niveau de détail est incroyable, comme s’il cherchait à recouvrir chaque centimètre de papier. J’avais déjà vu certains de ces dessins sur son blog, d’autres dans Rebus, son dernier ouvrage sorti quelques semaines plus tôt, mais les avoir devant soi produit une impression étrange. Je reste en arrêt devant une très belle ronde d’enfants, silhouette blanche, seul élément non recouvert par l’encre dans une double page au fond entièrement hachuré. Je pense aux Caprices de Goya. Plus loin, je suis intriguée par le minimalisme d’un des dessins qui contraste avec les autres : une tête et un corps de paon au milieu d’une double page blanche. Raté selon lui, et recommencé à la page suivante. En tournant la page, j’y retrouve en effet le même paon, cette fois entouré de mille et un détails ornementaux. Quelques pages plus loin, des couleurs font irruptions, au stylo-bille rose, bleu ciel, vert pomme dont le trait est toujours d’une précision et d’une justesse folle.

 

Alors que nous évoquons le succès fulgurant de sa carrière, il souligne que ces réussites d’aujourd’hui ont d’abord été précédées d’un nombre équivalent d’échecs, de refus de projets et de portes fermées, bien plus qu’on ne pourrait le soupçonner. Je suis fascinée par la façon dont il a réussi à glisser d’un univers à l’autre, passant du monde de l’illustration à la sphère de l’art contemporain, deux univers en temps normal plutôt hermétiques.
Ce qui ressort très clairement est sa volonté de se détacher de l’image d’illustrateur qui lui colle à la peau, et il semble un peu agacé d’être toujours rattaché au monde des « comics ». Il est d’ailleurs ironique qu’il soit autant associé à cet univers, car s’il a réalisé les couvertures de Fables et d’autres durant des années, il n’a jamais été un auteur de comics lui-même.
Il semble très exigeant vis à vis des projets auxquels il prend désormais part. En ce qui concerne les expositions notamment, il essaie d’en limiter le nombre, et évite notamment les expositions collectives. Il a été contacté concernant une participation à l’exposition collective Future Pass lors de la 54ème Biennale de Venise cette année, mais cela ne s’est pas fait pour diverses raisons. Il sélectionne avec soin les lieux dans lesquelles elles prennent place. Il est actuellement en discussion pour un projet avec une importante galerie New Yorkaise. Anecdote amusante, il raconte que le jeune fils du galeriste est un admirateur de son travail, un enthousiasme qu’il a transmis à son père. James Jean désire désormais être considéré comme un artiste contemporain à part entière, et ne désire pas non plus être rattaché à un mouvement en particulier, comme le low-brow (peintures issues des mondes de l’illustration, comics, street art, etc). Il apprécie que la dernière galerie avec laquelle il a travaillé, Martha Othero, ait une ligne artistique très diverse.

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Evoquant les voyages, il explique qu’il a fait beaucoup d’aller-retour au Japon ces derniers temps. Ces trajets sont liés à la création d’OVM Love, qui vise la création d’objets de qualité artisanale réalisés au Japon et dessinés par James Jean. Ce dernier a également conçu le logo, le packaging et les photographies que l’on peut voir sur le site internet. Leurs premiers articles ont été des foulards en soie, à la qualité très soignée et aux motifs dessinés par lui, mais des t-shirts suivent. OVM travaille actuellement sur une ligne de bijoux. Il explique que cette expérience était très intéressante, et était notamment pour lui l’occasion de réaliser des objets en trois dimensions. Il regrette de n’avoir pas apporté d’exemplaires avec lui, des prototypes se trouvant dans sa valise à l’hôtel, mais était très satisfait du résultat. Le site a été mis à jour cette semaine, dévoilant enfin l’aspect de ces bijoux, colliers, bague et boucles d’oreilles d’une grande finesse. On y retrouve des éléments familiers de ses dessins et peintures, formes abstraites quasi organiques inspirés par la nature, et coulures ici figées dans l’argent pour les objets de la série Drip.
Je lui demande si cette expérience lui a donné envie de se lancer dans d’autres types d’expérimentations en volume, comme la sculpture. Effectivement, il travaille actuellement à la réalisation d’un de ses dessins en sculpture, Coral Hound.

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C’est désormais sur la plate-forme OVM Love que sont également vendues ses impressions et livres.
En ce qui concerne ses peintures, il travaille actuellement dans un grand atelier à Los Angeles. En parlant de supports, et notamment de son œuvre Akaname avec sa forme en pyramide, il annonce travailler sur d’autres œuvres du même type. Il travaille généralement sur plusieurs œuvres à la fois, et y revient tour à tour, ajoutant détails, formes, coulures, une construction par strates successives jusqu’au résultat final. Il revient encore régulièrement à un travail numérique, mais apprécie de plus en plus la peinture et l’aspect inattendu du résultat.

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En matière d’inspiration, celles du moment sont très diverses. Entre Baldessari, Neo Rauch, ou la biographie de Yohji Yamamoto, ses livres de chevets sont consacrés à des domaines artistiques variés. Autant de sensibilités différentes dont on peut trouver la trace dans ses travaux les plus récents.
Revenant sur la sortie de Rebus, je lui demande si un autre ouvrage est en projet. Son contrat avec Chronicle Books, son éditeur, prévoyait encore un ouvrage. Il évoque la possibilité d’un livre en pop-up. Je suis curieuse de voir ce qu’il en ferait. Il ne semble pas ravi que la couverture de Rebus ait été changée pour la version française, l’éditeur français ayant fait le choix une oeuvre plus proche du style pour lequel il est connu que de ses travaux récents.
Le soir même, il a un dîner avec des collectionneurs. Le lendemain, il doit se rendre à Paris pour une série de dédicaces pour Rebus. Le lundi, la vente aux enchères de Sketchtravel, et dans la semaine, conférence à Providence, puis New York. Sa dernière remonte à des années. Quel programme !

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Au bout d’un moment, il me demande si j’avais préparé des questions. C’était le cas, j’avais même apporté un dictaphone, mais il avait déjà répondu à la plupart d’entre elles au cours de notre discussion. Le faire se répéter aurait été fastidieux. Nous décidons de continuer tranquillement, et de donner à l’entretien une forme d’article plutôt qu’un classique question/réponse.
Deux heures et demi plus tard, nous nous sommes quittés où nous nous étions trouvés, le laissant aller préparer l’intervention qu’il devait faire quelques jours plus tard.
Aucune trace donc de cette rencontre avec James Jean, ni dessin, ni photos, ni enregistrement sur dictaphone, uniquement le souvenir de notre discussion et de ce carnet noir feuilleté un matin d’octobre dans un café bruxellois. Un bon point pour ne pas être passée pour une groupie. Pour ce qui est de l’efficacité journalistique en revanche, on repassera.
 Merci à James Jean.

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