Graphic Surgery

Graphic Surgery


Une interview pour en savoir plus sur le travail de Graphic Surgery, un duo d’artistes disséquant la structure des villes contemporaines pour en faire surgir la beauté géométrique.

Leur site : http://www.graphicsurgery.nl/

Page Flickr : http://www.flickr.com/photos/graphicsurgery

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Pour commencer, pouvez-vous vous présenter un peu ? 

Nous sommes Graphic Surgery, un duo artistique composé de Gysbert Zijlstra (1978) et Erris Huigens (1978) et basé à Amsterdam. Nous créons des abstractions géométriques via toute sorte de médiums. Nous nous concentrons principalement sur des œuvres murales pour le moment.

Est-ce que chaque œuvre est un processus collectif ou est-ce que vous travaillez parfois seuls sur une œuvre ?
Nous travaillons parfois séparément comme « chirurgiens graphiques » sur différents projets, mais tout découle du processus collectif. Il est très important d’être en dialogue constant et d’avoir des retours sur les idées.

Pouvez-vous s’il vous plaît nous parler de votre relation aux couleurs par opposition au noir et blanc ? 
Cette relation a ses hauts et ses bas, mais c’est surtout l’utilisation du noir et blanc qui ressort de notre travail. Ils sont plus essentiels et intemporels, forcent à faire des choix simples. En utilisant trop de couleurs, cela fait presque trop de choix à faire pour nous. Mais parfois, l’usage de la couleur fait partie du concept. L’année dernière, nous avons fait une expérimentation en sérigraphie pour la Technical University. Nous avons appliqué le principe de base de la quadrichromie, avec des encres fluos et transparentes, créant ainsi douze couleurs différentes avec quatre couches d’encre. C’est une approche scientifique de la séparation des couleurs. Nous allons bientôt poursuivre cette série. Dans un cas comme celui-ci, la couleur devient un élément de surprise. Nous avons appliqué un procédé semblable pour une série d’image pour le label musical Delsin (http://www.delsinrecords.com).

Le nom de votre duo sous-entend une utilisation précise des éléments, avec des lignes très nettes, des angles marqués, une précision chirurgicale. Êtes-vous tous les deux très patients et méticuleux ? Êtes-vous intéressés par les mathématiques ? Comme faire des croquis, des calculs des proportions etc avant de créer une image, ou s’agit-il de compositions spontanées ?
Nous avons tendance à être chaotique dans la vraie vie, j’imagine que c’est pour ça que nous sommes devenus plus structurés dans notre travail. Avant, Gysbert faisait des enseignes, il recouvrait les voitures d’images et posait les lettrages sur les vitrines des magasins. Il travaillait avec un scalpel, dans des conditions presque cliniques. Dès qu’il y a un petit défaut, il faut le corriger avec le scalpel et être très précis et patient. C’est là que j’ai eu l’idée de devenir chirurgien graphique. L’intérêt pour les mathématiques a toujours été là, pas dans le genre formules, mais plus du côté des figures de dessin géométriques. Nous ne faisions jamais de croquis ! Improvisation du début à la fin, simplement commencer quelque part et voir ce qui se produit. Maintenant, cela a changé peu à peu, on a une idée de base, on mesure le mur avant pour se placer au centre par exemple. Ou pour préparer et mesurer une grille. Un croquis sur une grille semble plus mathématique que ça ne l’est en réalité. Quand il s’agit d’un très grand mur, avoir un plan permet de gagner du temps.

Quelle place occupent les outils numériques dans votre travail ?
Nous adorons les imprimantes, les photocopieuses et les (vieux) scanners. L’ordinateur est un outil parmi tant d’autres, et est utile pour séparer les couleurs et créer des motifs. Mais ce n’est qu’un outil, et nous préférons nous en passer autant que possible. Évidemment, quand nous concevons des images plus graphiques, la production est en grande partie numérique, mais avec une aura analogique.

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Votre travail est basé sur une transformation des images, qui sont modifiées, imprimées, rescannées. Pouvez-vous nous expliquer ce processus en prenant un exemple précis, par exemple le poster réalisé pour l’exposition française Post Graffiti ?
Nous pouvons résumer simplement les étapes du processus : Quadriller ; « Rogner » un motif au hasard ; Imprimer ; Découper ; Ajouter des calques derrière les parties découpées ; Scanner ; Modifier ; Pixelliser ; Imprimer ; Photocopier ; Scanner ; Modifier ; Imprimer ; Découper ; Sérigraphier ; Choisir une ou plusieurs essais de sérigraphie ; Scanner ; Modifier encore…
Certains de ces essais ont été utilisés comme illustration pour un EP de Gherat.

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J’ai cru comprendre qu’une des raisons pour lesquelles vous avez commencé à peindre sur des murs en ville était la possibilité de travailler sur des plus grandes surfaces. Aujourd’hui, avez-vous un espace en studio qui vous permet d’explorer d’autres choses au sein d’une pratique d’atelier ? 
Les studios sont petits, et notre travail a plus d’impact à grande échelle. Nous voulons apprendre à maîtriser ces grandes dimensions. Heureusement, notre situation nous permet maintenant d’avoir des occasions de nous entraîner. Malheureusement, aux Pays-Bas, il n’y a pas beaucoup de grands murs disponibles pour des fresques, ou alors il faut investir beaucoup de temps et d’efforts pour obtenir la permission de peindre. Nous avons loué beaucoup de studios différents, la plupart du temps des espaces temporaires, sortes d’anti-squats. Quand nous avons commencé il y a 10 ans, notre travail en studio était très expressioniste, avec de grands coups de pinceaux. On projetait littéralement la peinture. Nous avons combiné cela avec des éléments issus de photographies sérigraphiées par dessus les coups de pinceaux, créant des tensions intéressantes entre ces éléments. Cela donne une impression de mouvement, et rend visible le contraste entre nature et architecture. Nous avons surtout loué des studios devant être entretenus comme des espaces de bureau, et nous devions donc travailler de façon « propre ». Nous avons alors commencé à faire plus de collages. Nous étions forcés de trouver des moyens d’exécuter notre style « grues de construction » avec d’autres moyens, et nous sommes allés vers la photographie et la photocopie. Nous en sommes venus petit à petit au pochoir, et nous avons commencé à intégrer le scotch comme outil pour travailler des lignes et des formes droites. A partir de là, tout s’est enchaîné.
Nous travaillons parfois dans deux ateliers de sérigraphie, des endroits où l’on peut louer l’équipement nécessaire et travailler à nos créations pour la journée.

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Ce que je trouve intéressant dans le graffiti et plus largement dans ces arts « urbains », c’est qu’ils révèlent la beauté là où elle n’est pas évidente. Votre travail est intéressant pour ça, et montre la beauté de bâtiments et d’éléments industriels. J’apprécie votre travail en le voyant, mais aussi le fait qu’il change la façon dont je perçois désormais des éléments comme les grues de construction, ou les pylônes, pour leurs formes et leur structure géométrique pure.
Nous venons des Pays-Bas, et ici chaque mètre carré fait l’objet de discussions et de planifications avant de pouvoir être modifié. C’est pour cette raison qu’il y a peu de murs que nous pouvons utiliser. Cela arrive surtout quand on ne sait pas si quelque chose sera construit à côté, car ils ne percent pas de fenêtre sur une façade du bâtiment si quelqu’un risque de construire juste à côté quelques années plus tard. Cela n’arrive quasiment jamais en Hollande. C’est très différent en Belgique, par exemple, ou en Europe de l’Est. Aussi, les bâtiments ou les usines abandonnées ne restent jamais vides très longtemps. Il y a des plans de démolition ou de rénovations en seulement quelques jours ou en quelques semaines. Dans une société aussi planifiée, il y a donc peu d’opportunités de peindre dans ces endroits. Dès qu’il y a un espace libre, il est envahi par les explorateurs urbains et les graffeurs avant que les promoteurs n’arrivent et les transforment en appartements rentables.
Le grand nombre de sites de constructions prouve que la ville n’est jamais figée. Destruction et construction sont les caractéristiques principales de notre travail. Pour nous, la grue est le symbole de ces villes en pleine évolution. Elles disparaissent quand le projet est fini, mais on les voit partout. Nous avons appris à percevoir la beauté de ce processus et nous essayons de la rendre visible par notre travail.

Est-ce que la nature vous inspire également ?
Du ciel, les Pays-Bas ressemblent à une peinture de Mondrian. Tout est enfermé dans sa fonction, même la (soi-disant) nature a des limites bien définies et est entourée de barrières. Les paysages naturels, vierges de toute trace humaine, sont difficiles à trouver à travers le monde mais extrêmement inspirants.
Le camouflage et l’adaptation à l’environnement sont fascinants. Saisons, orages, cristaux de glace. Des choses qui évoluent et vivent ! Paysage. Métamorphose. Silence.

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Vous considérez-vous comme des artistes « urbains » ou est-ce une dénomination qui vous dérange?
Hmmm. Simplement « artistes » nous convient. Les artistes urbains sont-ils les nouveaux artistes de rue ? Art dans l’espace public, œuvres murales, art de rue… qui seront les suivants ? Artistes de route, artistes ruraux ? Oui, nous sommes inspirés par les paysages industriels et les villes en pleine évolution. Le terme artiste urbain nous correspond bien au sens littéral, sauf qu’il y a tous ces autres « artistes urbains » dont le travail n’a rien à voir avec la ville comme source d’inspiration. Les architectes eux-même devraient-ils aussi s’appeler des artistes urbains ?

Que pensez-vous du street art à Amsterdam ? Peignez-vous beaucoup sur les murs là-bas ? 
Il n’y a pas beaucoup de mur et de zones où peindre à part le hall de certains endroits connus, nous ne peignons pas tant que ça à Amsterdam. Nous avons parfois fait des murs avec Zedz par exemple, mais il a déménagé en Italie. Nous avons fait un très grand mur l’année dernière à Eindhoven, avec Erosie et Spielerei de la crew SOL. Comme dans les autres villes, la plupart des graffiti restent des graffitis et le street art est centré autour de travaux figuratifs au pochoir ou stickers.

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Quand vous faites une fresque murale, est-ce que vous la réalisez spontanément face au mur, ou faites-vous des croquis, des modèles, des pochoirs dans votre studio auparavant ? 
Cela dépend de la taille et de l’échelle. Quand nous réalisons une immense peinture murale, il faut la préparer et la réaliser d’une façon différente, il faut faire un croquis. Quand il s’agit de petites peintures murales, nous aimons improviser. Dernièrement, une idée ou un concept simple nous permet plus de liberté.

Vous avez travaillé récemment sur un grand mur en Pologne. Pouvez-vous s’il vous plaît nous en dire plus ? Est-ce une commande, ou dans le cadre d’un festival ? Peut-on en savoir plus sur cette œuvre et sa réalisation ?
Nous étions invités l’année dernière, nous sommes allés cette année au festival Outer Spaces à Poznan en Pologne, avec d’autres artistes. Nous avons peint un mur de 20 mètres de haut dans le quartier de Wilda, à qui un peu de renouveau culturel ne ferait pas de mal. Nous avons aussi fait un grand mur l’année dernière au festival Citybilder à Dresden. Nous nous sommes aperçus que c’était plus pratique d’avoir une idée de base de la composition. Souvent, le temps et les ressources sont limités. Nous avons donc une idée générale et plusieurs options/approches possibles Cette fois nous avons choisi la forme du diamant et nous l’avons modifiée un peu pour plus de dynamisme, nous l’avons dessiné sur une photo du mur vide et fait une capture avec un téléphone. C’était notre croquis de base à suivre dans les grandes lignes.

Jour 1: Pour commencer, nous avons mesuré le mur, l’avons marqué et formé des lignes droites à la craie et des barres de niveaux avec des triangles géométriques pour avoir les bons angles. Ensuite, nous avons recouvert ces formes avec du scotch, et bombé les bords, afin d’obtenir sur le mur l’esquisse d’une forme.
Jour 2 : Nous avons déplacé le bas du diamant de deux mètres sur la gauche pour créer une distorsion, et rendre la composition plus dynamique. La forme du losange aurait peut-être été trop statique. Nous avons ensuite remplie la forme de noir. Beaucoup de gens pensaient que nous avions déjà fini haha.
Jour 3: La meilleure partie peut commencer, on scotche la composition à remplir en blanc. On inclut le bas du losange décalé de deux mètres. L’interaction avec les gens était très intéressante, surtout les enfants. D’habitude, on reste rarement au même endroit durant 3 ou 4 jours, c’était fascinant.
Jour 4: Fignoler les détails, et s’assurer qu’il reste assez de temps pour prendre des photos du mur, répondre aux interviews, etc. Monolit signifie Monolithe en polonais.

Dans votre travail, votre fascination pour la ville et l’architecture est visible. Seriez-vous intéressés par travailler le volume, via des structures, architectures, sculptures ? 
Absolument! Nous avons beaucoup d’idées à ce sujet. L’avenir nous dira ce que nous en ferons.

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Quel était votre dernier coup de cœur architectural ?
Une usine vide à Poznan, et les immenses constructions en cours actuellement autour de la gare centrale d’Utrecht.

Hormis la ville et l’architecture, quelques unes de vos inspirations au sein de l’histoire de l’art ?
Tous les mouvements de la période moderne. Le constructivisme russe, le futurisme italien, le cubisme français, le De Stijl néerlandais, le Bauhaus allemand, l’Op Art anglais, le Pop Art américain, le Dada suisse, les expressionnistes abstraits, l’art minimal, l’art conceptuel. Et les vieux graphismes informatiques.

Et pour finir, quelques mots sur votre studio de graphisme EHGZ ? Est-ce que ces travaux et ceux de Graphic Surgery sont liés et s’influencent l’un l’autre ?
Nous ne nous concentrons plus trop sur la partie design. Graphic Surgery a pris le dessus. Nous avons une formation de graphistes et bien sûr ces compétences nous servent encore.

Merci !

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