Fuco Ueda

Fuco Ueda


Fuco Ueda est une illustratrice japonaise dont les images aux couleurs acidulées cachent un malaise latent. Cette dessinatrice est née au Japon en 1979, dans la ville de Tochigi. On dispose malheureusement d’assez peu d’informations sur elle. Elle n’a obtenu son diplôme d’art à Tokyo qu’en 2004, et pourtant elle expose déjà fréquemment depuis 2001 dans des galeries tokyoïtes. Sur son site internet, vous pouvez retrouver des illustrations qui remontent à 1998. Un retour dans le temps qui permet d’admirer la progression de son style, et l’amélioration de la finesse du trait, mais aussi de voir que son univers fascinant et ses obsessions n’ont guère changé 10 ans après ses débuts.

Dans un style très fin et délicat, elle construit en image un monde mystérieux et presque exclusivement féminin. Si on trouvait parfois quelques figures masculines dans ses premières illustrations, elles en sont aujourd’hui totalement absentes. Inlassablement, elle dépeint des jeunes filles aux longs cheveux noirs vêtues de petites robettes d’écolières, avec des chaussettes et des collants aux couleurs de sucres d’orges qui vaquent à des occupations étranges. Leurs petits pieds portent presque toujours de jolies chaussures. Escarpins, rouges, noirs, à pois, à nœuds, à brides, leur prolifération dans son œuvre a un côté un peu fétichiste. Sur le site internet de l’illustratrice, ces souliers servent même de menu de navigation. Les regards langoureux que ces jeunes filles nous jettent sont une invitation à entrer dans leur monde hypnotique. Mais malgré la fascination troublante qu’excercent sur nous les corps graciles de ces jolies créatures, elle paraissent toujours un peu dangereuses, et entre leurs mains, une simple paire de ciseau paraît menaçante.

 

Ces demoiselles aux cheveux si longs et si noirs et au teint jaunâtre ne sont pas seules dans ce monde peuplé d’animaux (poissons géants, cerfs, serpents, ou tortues). De nombreuses créatures marines y grouillent aussi, crabes, oursins, ou encore poulpes, rampants d’un bout à l’autre des illustrations. On trouve également des insectes, notamment des abeilles. Le thème de la nourriture revient très souvent, et les carcasses de viande se mêlent aux sucreries, aux glaces, au miel ou aux gâteaux d’anniversaire. Cette jeune artiste travaille souvent par série. L’une d’entre elles est un hommage au romancier Yumiko Kurahashi, ayant pour thème une école, avec des jeunes filles en uniforme dans des salles de classe. Une autre série se concentre sur les fleurs, en particulier les chrysanthèmes, qui reviennent souvent dans ses illustrations.

Symbole de l’empereur, le « Kiku » est une fleur sacrée au Japon, synonyme de longue vie et de joie. Traditionnellement, on retrouve beaucoup cette fleur dans les estampes, les ukiyo-e, qui signifient littéralement « images du monde flottant ». Même si ce ne sont pas des estampes, les images d’Ueda correspondent bien à cette description. Un monde flottant, éphémère. Ses héroïnes éthérées semblent dans un monde à part, coupé de tout. Une bulle étrange. On trouve quelques éléments de décor, mais il n’y a rien à l’horizon, qui semble s’étaler à l’infini.

Ses décors se sont simplifiés au fil des années. Ses premiers travaux prenaient place dans des décors plus travaillés, ou clos, par exemple une maison, avec fenêtre, tables, ou une salle de classe. Les illustrations plus récentes se résument la plupart du temps à un sol jaune et un ciel bleuté, avec quelques éléments, fleurs, service à thé ou mobilier posés ça et là. Cette zone est la seule réalité des personnages absorbés par leur occupations, et semble en dehors de tout. C’est un monde étrange où les chevaux sortent des carrousels, où l’on joue à la balançoire, ou on se poursuit les yeux bandés. Il se dégage de l’ensemble une ambiance de jeu apparemment innocents, mais Fuco Ueda a l’art d’y ajouter des éléments faisant flotter dans l’air un certain malaise.

Côté technique, la jeune femme utilise de l’acrylique ou des pigments broyés, provenant de coquillages par exemple, pour créer ces couleurs très vives. Elle peint sur bois ou sur toile, parfois sur de grands panneaux, ou même des éventails !

En 2007, elle a exposé aux Etats-Unis, à la galerie Nucleus de Los Angeles. Une première exposition, The Bliss Express Show, avait lieu à l’occasion de la sortie du livre collectif Bliss Express édité par Guupress. La deuxième était intitulée Ephemera, et les tableaux d’Ueda étaient mis en parallèle avec ceux d’Audrey Kawasaki, elle aussi adepte des langoureuses jeunes filles peintes sur bois, mais avec des couleurs plus douces et encore moins d’élément de décors. 
Entre temps, elle a exposé de très nombreuses fois aux Japon, notamment dans une jeune galerie de Tokyo nommée Lower Akihabara, et récemment à la galerie Thinkspace de Los Angeles.

Page de l’exposition sur le site de la galerie : http://thinkspacegallery.com/shows/2014-04/

Le site de Fuco Ueda : http://www.fucoueda.com/

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Parallèle : Yôko Ogawa

Yôko Ogawa est une auteure de roman japonaise dont les écrits distillent la même impression latente de malaise que les illustrations de Fuco Ueda. On y retrouve ce mélange de cruauté et d’innocence, cette fascination pour l’organique, la chair, la pourriture et les fleurs. Née en 1962 à Okayama, Yôko Ogawa est l’auteur de nombreux romans et nouvelles, comme Le Musée du Silence, l’Annulaire, La Piscine, les Abeilles, La Grossesse (d’ailleurs, rien qu’à évoquer ces simples titres, l’imaginaire de Fuco Ueda n’est pas loin !). Elle a obtenu de nombreux prix pour ses écrits. 
L’une par le dessin, l’autre par les mots, ces deux artistes japonaises font toutes les deux naître de leur crayon un univers envoûtant. Vous trouverez ci-dessous quelques extraits de nouvelles de Yôko Ogawa.

La piscine

Il fait très bon. En arrivant ici, j’ai toujours l’impression d’avoir été engloutie par un monstre. Je m’assieds, et mes cheveux, mes sourcils et le corsage de mon uniforme ne tardent pas à s’imprégner de la chaleur ambiante et à devenir moites. Je baigne dans une humidité plus douce que la transpiration, d’où s’élève une discrète odeur de crésol. 
La surface de l’eau, bleu pâle, tremble tout en bas sous mes pieds. J’essaie en vain d’apercevoir le fond, gênée par les petites bulles qui ne cessent de remonter à la surface. Le plafond, vitré, est très haut. Je suis assise, comme accrochée, en plein milieu des gradins réservés au public.
[…] J’aperçus une petite boîte en carton blanche qui dépassait du tiroir entrouvert de mon bureau. C’était un reste de choux à la crème que j’avais mangés trois ou quatre jours plus tôt. […] Je pris la boîte avec précaution, comme si je manipulais un objet fragile. Je m’attendais à quelque chose de plus lourd, et elle me surpris par sa légèreté. Je l’ouvris, pensant trouver une prolifération de moisissures peu engageantes mais le chou à la crème avait gardé le même aspect. La croûte était toujours aussi rebondie et d’une belle couleur dorée. […] C’est en le coupant en deux que je compris enfin ce qu’il avait de particulier. Le parfum de l’œuf, du sucre et du lait avait été remplacé par celui, un peu aigrelet, du pamplemousse encore vert. Quand Rie plongea ses lèvres dans la crème, une odeur acide se répandit autour de nous. Alors que cela suffisait à me lever le cœur, les lèvres, la langue et la gorge de la candide Rie s’empressaient d’avaler le chou. La ferveur qu’elle déployait me fut insupportablement délicieuse.

Les abeilles

Dans le massif fleurissaient des tulipes de couleur parme. Ces fleurs, qui à chaque fois que je les regardais étaient d’une couleur différente, fleurissaient en rangs les unes après les autres. Les pétales mouillés brillaient comme du rouge à lèvres. Et comme d’habitude, une abeille volait dans le massif. […] Les abeilles volaient librement au milieu du paysage dilué par la pluie. Elles s’élevaient très haut, disparaissant ainsi de mon champ de vision, se dissimulaient près du sol, entre les herbes, et comme elles ne restaient pas en place, je n’arrivais pas à les compter pour connaître leur nombre exact. Seuls se reflétaient très nettement sur la vitre le contour, la couleur et le mouvement de chaque insecte. Je pouvais même voir les délicats motifs des ailes si transparentes qu’elles semblaient sur le point de se liquéfier. […] L’obscurité avançait tranquillement vers le centre de la pièce. La boîte de quatre-quarts que j’avais posé sur la table de la cuisine s’enfonçait peu à peu dans la pénombre. […] Tout était calme, écrasé par la torpeur. Au milieu de ce silence, quelque chose fit soudain vibrer mon tympan. Je sus tout de suite que c’étaient les abeilles. La vibration était régulière et occupait une même longueur d’onde. Si je me concentrais uniquement sur le fond de mon oreille, je pouvais entendre à coup sûr le bruit résultant du froissement des ailes. Il stagnait tout au fond, là où il ne pouvait pas se mêler au bruit de la pluie. Il était le seul à vivre à l’intérieur de moi. Je percevais ce bruit plat et infini comme la propre musique de la résidence. A l’extérieur de la fenêtre, abeilles et tulipes se confondaient dans la nuit.

La grossesse

Plus ma sœur mange, plus son ventre s’arrondit. J’ai déjà vu des femmes enceintes, mais je n’ai jamais suivi leur évolution physique, aussi je l’observe avec un grand intérêt. Le changement physique commence juste au dessous de la poitrine. A partir de là, il y a une grosse bosse jusqu’au bas-ventre. Quand on la touche, on est surpris de la trouver aussi dure. C’est parce qu’elle transmet avec fidélité la sensation de ce qui prend corps à l’intérieur. Et cette grosseur n’est pas symétrique : elle est légèrement déformée. Cela aussi me fait frémir. 
[…]

Le directeur du magasin m’a donné un plein sac de pamplemousses invendables. J’étais toute contente de les rapporter à la maison car en ce moment toute nourriture est la bienvenue. En posant les pamplemousses sur la table, j’ai eu l’impression qu’ils dégageaient encore une légère odeur d’œuf. C’était des gros fruits bien jaunes, de production américaine. J’ai décidé d’en faire de la confiture. […]

J’avais les doigts tout collants à cause du jus. Les motifs de la pulpe se détachaient nettement à la lumière de la cuisine. La chair des pamplemousses s’est mise à briller encore plus quand le sucre dont je les avais saupoudrés a fondu. Les jolis quartiers de forme circulaire s’entassaient les uns sur les autres dans le chaudron. Du jus de couleur jaune giclait soudain comme pour un être vivant, sur la lame du couteau, le dos de mes mains et la planche à découper. La peau elle aussi avait des motifs. Des dessins irréguliers, semblables à ceux d’une membrane humaine vue au microscope. […]

La pureté de cette confiture qui brillait en transparence à la lumière du néon me faisait penser à une froide bouteille de produits chimique. Dans cette bouteille de verre incolore tremblait le produit capable de détruire les chromosomes du fœtus. […] – Tiens, mange.

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Extraits tirés du recueil de nouvelles La Piscine – Les Abeilles – La Grossesse de Yôko Ogawa, édité en France chez Actes Sud, traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle.

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